L’histoire secrète du cannabis au Japon

Champ de cannabis au Japon

Le Japon a aujourd’hui certaines des lois anti-cannabis les plus sévères dans le monde.

La possession de cannabis est punie de maximum 5 ans de prison et la culture illicite jusqu’à 7 ans. Chaque année, environ 2000 personnes sont sanctionnées par ces lois, leurs noms sont étalés dans la presse et leurs carrières ruinées à jamais. La prohibition qui dicte ces lois empêche également la recherche sur le cannabis thérapeutique, obligeant les scientifiques japonais à s’expatrier pour mener leurs études.

Pendant des décennies, ces lois n’ont pas été remises en cause. Mais un nombre croissant de Japonais dénoncent maintenant la prohibition, et essaient dans le même temps d’enseigner à tous la longue histoire oubliée du Cannabis au Japon.

« La plupart des Japonais voit en le Cannabis une sous-culture du Japon. Mais pendant des milliers d’années, le Cannabis a été au centre de la culture japonaise » explique Junichi Takayasu, un des plus grands experts du sujet au Japon.

Selon Takayasu, les premières traces de Cannabis retrouvées au Japon sont des graines et des fibres tressées découvertes à l’ouest du pays et qui datent de l’ère Jōmon (de 15 000 jusqu’en 300 avant J.-C.). Les archéologues suggèrent que les fibres de chanvre étaient utilisées pour les vêtements, les cordes d’arc et les lignes de pêche. Ces plantes faisaient partie des sativa, connues pour leurs fibres solides. Une thèse renforcée par des peintures préhistoriques découvertes dans une grotte où apparaît une grande plante aux feuilles caractéristiques du Cannabis.

« Le cannabis était la substance la plus importante pour les hommes préhistoriques au Japon. Mais aujourd’hui, beaucoup de Japonais ont une image très négative de la plante », dit Takayasu.

Afin de replonger les Japonais dans leurs racines cannabiques, Takayasu a fondé en 2001 le Taima Hakubutsukan (le Musée du Cannabis), le seul musée au Japon à être dédié à cette plante tant décriée.

Le Musée du Cannabis

Taima Museum dans la préfecture de Tochigi prefecture au Japon
Taima Museum dans la préfecture de Tochigi prefecture au Japon

Le musée est hébergé dans une cabane en rondins à 150 km de Tokyo dans la préfecture de Tochigi, une région longtemps associée à la culture japonaise du Cannabis. La préfecture borde la région de Tohoku qui fut dévastée le 11 mars 2011 par le tremblement de terre, mais étant protégée du tsunami car dans les terres, et des retombées radioactives par les montagnes alentours, elle a largement échappé à la catastrophe.

Le musée contient des témoignages de l’héritage du Cannabis au Japon. Il y a des estampes du 17ème siècle représentant des femmes travaillant les fibres et des photos de fermiers coupant des plantes. Dans un coin, un métier à tisser en état de marche permet à Takayasu de montrer l’art du tissage. Il pointe les avantages des vêtements en Cannabis : chauds en hiver, frais en été, parfaits pour le climat du Japon.

Estampe sur le cannabis
Estampe sur le cannabis

« Jusqu’au milieu du 20ème siècle, la culture du Cannabis japonais se déroulait sur un cycle d’un an », explique Takayasu. « Les graines étaient plantées au printemps et récoltées en été. Ensuite, les tiges étaient séchées, immergées et transformées en fibres. Pendant l’hiver, elles étaient utilisées pour faire des vêtements prêts à être portés pour la prochaine saison. »

En jouant un tel rôle dans l’agriculture, le Cannabis apparaissait souvent dans la culture populaire. On le mentionne dans des écrits de Manyoshu du 8ème siècle, la plus vieille collection de poèmes du Japon, et figure dans beaucoup d’haiku et de tanka. Les ninjas utilisaient soit-disant le Cannabis dans leur entrainement, sautant par-dessus ces plantes à croissance rapide afin d’aiguiser leurs compétences acrobatiques.

Selon Takayasu, le Cannabis poussait si grand qu’un proverbe japonais sur la pression positive de l’entourage déclare que même une herbe rabougrie pourrait se redresser au milieu de plants de Cannabis.

De la même façon, les chansons d’école dans les communautés de cultivateurs de Cannabis exhortaient les enfants à grandir aussi haut et aussi droit que le Cannabis. En raison de ces qualités perçues, une fabrique de tissu appelée Asa-no-ha, qui basait ses créations sur des enchevêtrements de feuilles de Cannabis, est devenue populaire dès le  18ème siècle. Le motif était un bon choix pour les vêtements d’enfants et est devenue à la mode parmi les marchands, espérant des gains financiers immédiats.

Vêtement d'enfant motif cannabis
Vêtement d’enfant motif cannabis

Outre ces utilisations matérielles, le Cannabis porte aussi une signification spirituelle dans le Shintoïsme, la religion native du Japon qui vénère l’harmonie naturelle et les notions de pureté. Le Cannabis était vénéré pour ses propriétés purifiantes, les prêtres Shinto agitaient des rameaux de Cannabis pour exorciser les mauvais esprits. Egalement, pour montrer leur pureté, les mariées portaient un voile fait en chanvre pour leur mariage. Aujourd’hui, le sanctuaire le plus sacré du pays, Ise Jingu dans la préfecture Mie, continue à organiser 5 cérémonies par an, appelées taima, et dédiées à la déesse du soleil. Cependant, peu de visiteurs font aujourd’hui la relation entre les noms de ces rituels et la drogue tant décriée par les politiciens et la police.

Au début du 20ème siècle, l’historien américain George Foot Moore décrivait comment les voyageurs japonais présentaient de petites offrandes de feuilles de Cannabis aux petits sanctuaires au bord des routes pour s’assurer un bon voyage. Les familles, aussi, brûlaient un tas de Cannabis à leur porte pour accueillir à nouveau les esprits des morts pendant le festival d’été d’Obon.

Etait-il fumé ?

Avec toutes ces preuves que le Cannabis était essentiel dans beaucoup d’aspects pour la vie japonaise, une question reste : était-il fumé ?

Takayasu n’en est pas sûr, tout comme beaucoup d’experts. Les archives historiques ne font pas mention de consommation de Cannabis au Japon, mais ces écrits tendent à se concentrer en premier lieu sur le mode de vie de l’élite et à ignorer les habitudes de la majorité de la population. Pendant des centaines d’années, la société japonaise était strictement segmentée en plusieurs classes. A l’intérieur de cette hiérarchie, le riz, et le saké et le vin produits à partir du riz, étaient contrôlés par les riches. Le Cannabis a pu être une drogue de choix pour les masses.

Aussi important que de savoir s’il était fumé : est-ce qu’il pouvait être fumé ? La réponse à celle-là est clairement oui. Selon une étude de 1973 publiée par le Bureau des Nations Unis sur la Drogue et le Crime, les niveaux de THC des plantes indigènes japonaises étaient de 4%. En comparaison, les niveaux de THC dans la marijuana saisie dans les années 70 aux Etats-Unis n’étaient que de 1,5%.

Jusqu’au début du 20ème siècle, des cures à base de Cannabis étaient disponibles en pharmacie au Japon. Depuis longtemps ingrédient de la médecine traditionnelle chinoise, il était pris pour soulager les douleurs musculaires ou l’insomnie.

Entretemps, la région de Tohoku était connue pour ses « champignons qui font rire », les wariai kinoko. Dans un pays fan de ses champignons , le shiitake par exemple, la vente de champignons hallucinogènes était légale jusqu’en 2002 afin d’améliorer l’image du pays avant la Coupe du Monde au Japon et en Corée du Sud.

La prohibition du cannabis au Japon

La prohibition contre l’industrie japonaise du Cannabis a également des origines étrangères.

Selon Takayasu, les années 40 commençaient bien pour les cultivateurs de Cannabis, alors que les dirigeants militaires japonais, tout comme les Américains, pressaient les fermiers à planter du Cannabis pour gagner la 2nde Guerre Mondiale.

« La marine impériale en avait besoin pour les cordes et l’aviation pour les ficelles de parachute. L’armée catégorisait le Cannabis comme matériel de guerre et avait créé des slogans de guerre patriotes à son sujet. C’était comme dire que sans Cannabis, la guerre ne pouvait être gagnée » dit Takayasu.

Cependant, après que le Japon se soit rendu en 1945, les autorités américaines occupèrent le pays et introduisirent leurs attitudes envers le cannabis. Ayant prohibé sa culture en 1937, Washington pensait maintenant à le bannir du Japon. En 1948, le Japon, toujours sous contrôle américain, vota le Cannabis Control Act. La loi pénalisait la possession et la culture non-autorisée, et plus de 60 ans plus tard, elle reste au coeur des lois anti-cannabis.

A l’époque, les autorités américaines donnaient l’image d’avoir fait passer cette loi comme un désir altruiste de protéger les Japonais des démons de la drogue. Mais les critiques ont noté que l’Occupation a autorisé la vente d’amphétamine jusqu’en 1951. Plusieurs experts japonais penchent plutôt pour dire que l’interdiction venait des lobbys de l’industrie pétrochimique U.S. qui voulaient faire mourir l’industrie de la fibre de Cannabis et ouvrir le marché des matériaux artificiels américains, dont le nylon.

Takayasu voit l’interdiction sous une lumière différente, la situant plutôt dans une volonté plus large des Américains de tenter de réduire le pouvoir des militaires Japonais qui avaient amené l’Asie à la guerre.

« De la même manière que les autorités U.S. ont découragé la pratique des arts martiaux comme le kendo et le judo, le Cannabis Control Act de 1948 était une façon d’amoindrir le militarisme au Japon. L’industrie de guerre du cannabis a été tellement dominée par l’armée que le nouvelle loi a été faite pour lui enlever son pouvoir. »

Quelles que soient les vraies raisons, la loi de 1948 a été dévastatrice. De 25000 fermes de cannabis en 1948, le nombre a rapidement décru, obligeant les fermiers à changer de travail, et réduisant les techniques de culture du Cannabis à l’oubli. Aujourd’hui, moins de 60 fermes sont autorisées à faire pousser du Cannabis, exclusivement des variétés avec des taux de THC très bas, et seule une vieille femme de 84 ans s’occupe du cycle entier de la culture, de la graine au tissage.

Simultanément, une campagne de propagande soutenue a éloigné les Japonais de leur culture cannabique, associant la marijuana à du poison, au même titre que le crack ou l’héroïne.

Ces campagnes ont réussi à ôter toute trace de l’histoire millénaire du cannabis au Japon, mais pas à endiguer la résilience de la plante elle-même. Tous les étés, des millions de ces buissons, les restes des plantes cultivées jusqu’en 1948, apparaissent dans les montagnes et les plaines de la campagne japonaise. En 2006, 300 plants sont même sortis de terre sur les terrains de la prison de Abashiri, à Hokkaido, embarrassant fortement les responsables.

Ferme de cannabis industriel au Japon
Ferme de cannabis industriel au Japon

Chaque année, la police japonaise paie des campagnes d’éradication très médiatisées contre ces plantes. En moyenne, elle découvre et détruit entre 1 et 2 millions d’entre elles. Mais comme beaucoup d’autres aspects de la guerre contre la drogue, la leur est une bataille perdue d’avance et l’année suivante, les plantes repoussent plus encore.

Un gâchis de ressources ?

En raison des tabous entourant les discussions sur le cannabis, beaucoup de gens ont été réticents à condamner ces campagnes politiques. Mais les critiques commencent maintenant à attaquer le gaspillage de ressources publiques aussi bien que la destruction inutile de plantes inoffensives.

Nagayoshi Hideo, auteur en 2009 du livre Introduction au Cannabis, milite pour que le cannabis sauvage soit systématiquement récolté et utilisé pour des médicaments, de la biomasse ou dans l’industrie de la construction.

Yukio Funai – un autre défenseur et auteur de Akuhou! Taima Torishimarihou no Shinjitsu (Mauvaise loi ! La vérité derrière le Cannabis Control Act, 2012) parle du cannabis comme d’une poule aux oeufs d’or pour le Japon. Dans une description détaillée des avantages économiques potentiels de la légalisation, il met en avant les économies réalisées  avec une diminution des arrestations et des incarcérations, concluant que le pays pourrait gagner 300 milliards de dollars sur le long terme.

Dans une nation rencontrant des problèmes économiques sans précédents, ces arguments font mouche. Récemment, le Japon est passé derrière la Chine au 3ème rang mondiale des puissances économiques et le pays doit plus de 10 milliards de dollars en dette, le double de son PIB. Ces problèmes contribuent au bilan humain de 6,5 millions d’alcooliques et un taux de suicide qui culmine à 30 000 par an.

La légalisation du cannabis pourrait résoudre certains de ces problèmes. En attirant les jeunes entrepreneurs dans les terres, cela pourrait contrer le déclin de l’agriculture, particulièrement dans la situation post-tremblement de terre. Cela pourrait améliorer la qualité de soins pour des milliers de patients atteints de cancer et stopper la fuite des scientifiques qui étudient le cannabis médical. La légalisation pourrait également prévenir les 2000 arrestations annuelles de Japonais – surtout dans leur vingtaine et leur trentaine – dont les vies sont détruites par des lois préhistoriques et illogiques.

Dans les années à venir, Taima Hakubutsukan pourrait être considéré comme une véritable tête de pont de cette lutte.

« Les gens ont besoin de connaître la vérité sur l’histoire du cannabis au Japon » dit Takayasu. »Plus nous apprenons sur le passé, plus nous avons d’indices pour savoir comment vivre mieux dans le futur. Le cannabis peut offrir au Japon une lueur d’espoir.

Cannabis : qu’y-a-t’il derrière le nom ?

Les botanistes divisent habituellement la famille du cannabis en 3 grandes variétés : la grande sativa, la buissonneuse indica et la petite ruderalis. Cette taxonomie simpliste est souvent remise en cause par l’interfertilité de ces trois espèces qui permettent de nombreux croisements en de nombreuses nouvelles variétés de cannabis.

Les propriétés désirées de ces hybrides tendent à déterminer le nom par lequel elles sont connues.

La marijuana par exemple fait souvent référence aux plantes de cannabis qui sont cultivées pour être consommées de manière médicale ou récréative. La sativa est connue pour ses effets énergiques et peut être prescrite pour traiter des dépressions, alors que l’indica est souvent plus sédative et peut être utilisée comme relaxant musculaire ou pour traiter des douleurs chroniques.

Le chanvre est le nom donné aux grandes plantes de sativa qui sont cultivées pour leur fibres solides, mais qui peuvent également contenir des niveaux de THC significatifs.

Plus récemment, le terme de chanvre industriel a été inventé aux Etats-Unis pour faire référence aux plants de cannabis cultivés spécialement pour leur très bas niveaux de THC (moins de 1%) pour se conformer aux lois actuelles sur les drogues. Aujourd’hui, la plupart des fermes autorisées à faire pousser du Cannabis utilisent des plantes à faible taux de THC, appelées Tochigi shiro, qui furent créées pendant la période d’après-guerre.

Via http://apjjf.org/2014/12/49/Jon-Mitchell/4231.html
Photos de Hiroko Tanaka et Junichi Takayasu

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