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Il fait bien froid, ce vendredi matin. A presque 10 heures du matin, un beau soleil d’hiver éclaire doucement les pierres du Palais-Royal. Nous sommes en plein cœur de Paris, à quelques mètres seulement du musée du Louvre. C’est ici, dans l’ancienne demeure des rois de France, que siège le Conseil d’État.

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Au croisement des rues Saint-Honoré et de Rohan, débarque un grand gaillard de 1m90, flanqué de deux ou trois personnes. C’est Yannick Jadot. Le candidat écologiste à l’élection présidentielle vient aujourd’hui soutenir la filière CBD. Dans quelques minutes, elle tient une audience vitale pour sa survie, depuis que le gouvernement a interdit la vente de fleurs de chanvre.

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A ses côtés ce vendredi matin, Julien Bayou. Il est le patron du parti Europe Écologie Les Verts (EELV), mais aussi avocat. Sous cette casquette, il a rédigé un dossier juridique pour l’Union des Professionnels du CBD. Avec d’autres avocats, ils défendent leur travail aujourd’hui devant le Conseil d’État. Objectif : rétablir la vente des fleurs. S’il n’y avait pas de Covid, maître Bayou aurait même plaidé devant la juge pour défendre les commerçants de cannabidiol. Mais les places à la barre étaient limitées.

Lobbying et stratégie médiatique

Il faut rembobiner quelques mois en arrière pour comprendre l’amitié entre le parti écolo et les commerçants de CBD. Au mois de mai 2021, les entrepreneurs s’affolent. Ils apprennent qu’un texte du gouvernement, révélé par Newsweed, prévoit d’interdire les fleurs. Leur syndicat, l’UPCBD, est donc lancé à la va-vite. Charles Morel, un avocat parisien, est nommé à sa tête.

Pour donner du poids à la nouvelle structure, Morel s’attache mi-juin les services de l’agence Influences. Leur collaboration vise à « élaborer une stratégie efficace pour positionner l’Union des professionnels du CBD comme le référent de la filière et déployer ses messages ». Traduction ? Influences doit l’aider dans son lobbying et sa stratégie médiatique.

Cette agence, grâce à ses réseaux, va joindre Julien Bayou, et lui expose les difficultés de la filière. Il accepte de rencontrer Charles Morel. Le premier échange se fera dans un café, au mois d’octobre. « Il a été à l’écoute, et sensible aux problématiques du cannabidiol », se souvient ce dernier.

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Une troisième personne va aider Bayou et Morel à franchir un cap dans leur relation : Bechir Saket. Ce militant écologiste – il a rédigé le volet santé du programme présidentiel de Yannick Jadot – baigne aussi dans le monde du CBD. Il est en effet cofondateur de L630, une association qui milite pour une réforme de la politique des drogues. Saket est aussi proche de Yann Bisiou, juriste, qui travaille souvent avec l’UPCBD.

Ce cap entre Bayou et Morel sera franchi le 31 décembre 2021. Ce jour-là, quelques heures avant le Nouvel-An, le gouvernement publie discrètement son arrêté interdisant la vente de fleurs. Les deux avocats décident alors de travailler ensemble. L’UPCBD veut déposer un recours devant le Conseil d’État, pour faire annuler le texte.

Le syndicat mobilise alors l’avocat marseillais Xavier Pizarro, le juriste Yann Bisiou… et Julien Bayou, le patron des écologistes. Ce dernier s’occupe particulièrement du volet sur les consommateurs. Selon une source, une question éthique a un temps agité son parti politique : est-ce le rôle du secrétaire national de EELV de défendre les intérêts d’une filière économique privée ?

« Win-win »

Finalement, le « win-win » l’emporte. D’abord, parce que Bayou travaille gratuitement – pro bono comme on dit dans le jargon des avocats. Ensuite, car les deux camps vont pouvoir bénéficier de cette collaboration. D’un côté, les écologistes en profitent pour dézinguer l’exécutif, en pleine campagne présidentielle. Exemple : « Il y a une obsession de la part de ce gouvernement dès que le mot ‘cannabis’ apparaît, c’est totalement ridicule ! », tance le candidat Yannick Jadot, devant le Conseil d’État.

Même chose pour Bayou, qui s’enorgueillit d’une « grosse victoire juridique », au lendemain de la décision des juges. D’une certaine manière, s’il n’a pas été payé pour son analyse juridique, son « salaire » sera politique. « Évidemment que c’est une victoire politique pour nous, reconnaît aujourd’hui Julien Bayou auprès de Newsweed. Nous avons une filière du CBD qui était la victime du dogmatisme du ministre de l’Intérieur sur le cannabis, elle a pris une balle perdue. Donc on a agi en justice, et c’est un camouflet. »

« C’était évident que Bayou allait s’en servir politiquement. Au moins il a le courage de ses convictions, il paie de sa personne », salue un de ceux ayant travaillé avec lui.

https://twitter.com/julienbayou/status/1485974765789663235?s=20&t=qjD0oswjsJ2ER6NzHlQdeA

De l’autre côté, les commerçants de CBD se servent de la visibilité politique et médiatique de EELV. Aujourd’hui, quasiment tous apprécient son soutien. « Si on ne porte pas le débat sur le terrain politique, je ne donne pas cher de notre peau », souffle un commerçant. « Leur engagement est positif, ça permet de médiatiser notre cause. Tout soutien politique est bon à prendre », abonde le président du Syndicat Professionnel du Chanvre, Aurélien Delecroix.

Seule petite ombre au tableau : certains craignent que les écologistes mélangent tout. En effet, la filière CBD fait très attention aux mots. Ils ne disent jamais « cannabis » mais « chanvre », par exemple. Les deux désignent la même plante, mais résonnent différemment dans l’inconscient collectif. Comme Yannick Jadot veut légaliser le cannabis récréatif s’il est élu, certains vendeurs craignent qu’ils mélangent cannabidiol et THC.

D’autres grincent un peu plus des dents. « Jusqu’à présent, on a très peu entendu les écologistes sur le CBD. C’est plus par convenance, on va dire », tacle Ludovic Mendès, en référence à la campagne présidentielle. Ce député LREM qui travaille depuis plusieurs années sur le sujet à l’Assemblée nationale a notamment été rapporteur de la mission d’information sur le cannabis sur le volet CBD. « On ne pourra pas nous enlever tout le travail fait ces dernières années », ajoute-t-il.

Une pique qui ne fait pas rire Julien Bayou qui nous précise l’engagement des écologistes en soutien à la filière CBD de manière constante et cohérente dès 2018, au moment des premières poursuites à l’encontre des commerces de CBD.

« C’est bien le gouvernement soutenu par ce député LREM qui a menacé toute la filière CBD depuis 2018 et en particulier avec cet arrêté heureusement suspendu par le Conseil d’Etat à la faveur d’un référé liberté porté par l’UPCBD et soutenu entre autres par les écologistes » finit-il par dire.

Journaliste indépendant, je considère le cannabis comme une culture, une économie et un sujet de société à part entière, qui mérite qu'on s'y intéresse avec la plus grande rigueur journalistique.

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