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Le produit n’est même pas encore régulé que différents acteurs manœuvrent à le chapeauter. A l’heure où, selon les informations de Newsweed, un projet de loi de légalisation du CBD est dans les tuyaux ministériels, la filière ne parvient pas à parler d’une seule voix. En France, trois grandes organisations représentent le chanvre français, de l’agriculteur à l’industriel : Interchanvre, l’acteur historique du chanvre, le Syndicat Professionnel du Chanvre (SPC), qui travaille spécifiquement sur le cannabis médical et le CBD, et l’Union des Industriels pour la valorisation des extraits de chanvre (UIVEC), récemment créée. Et ces trois-là ne partiront pas en vacances ensemble cet été.

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Culture du chanvre industriel ou du chanvre CBD, récolte de la fleur ou non, taux de THC de 0,2 % ou 0,3 % dans le produit fini, « chanvre bien-être » ou extrait de cannabidiol, les grands représentants ne s’accordent pas sur plusieurs sujets. « Ça se sent qu’il y a des divergences entre eux, observe l’un des 33 députés de la Mission d’information sur le cannabis, à l’Assemblée Nationale. Interchanvre est assez traditionnel, leurs membres sont assez réticents sur le CBD. Le SPC, lui, est très à la manœuvre sur le CBD et ne veut pas qu’il souffre d’une image de stupéfiant. Et il y a aussi des militants qui pensent que le salut du CBD viendra d’une dédiabolisation complète du cannabis. »

Le rapport des députés préconise même un « rapprochement entre les deux organisations », Interchanvre et le SPC, et ce dans « un intérêt en termes de synergie économique et de défense des intérêts de la filière aux niveaux national et européen ». Mais ce rapprochement est plus facile à dire qu’à faire.

Surtout que, depuis la parution du rapport, un troisième acteur est arrivé sur le marché. L’UIVEC se crée le 5 février. Aux manettes : Ludovic Rachou, ancien trésorier du SPC, assisté de Franck Barbier, président et adhérent d’Interchanvre. Pour comprendre toutes ces divergences entre les acteurs de la filière CBD, il faut remonter un petit peu en arrière.

« Ils n’ont pas les éléments de compréhension »

Nous sommes en juin 2018. A cette époque, l’équipe de France de football est en Russie pour débuter sa Coupe du Monde face à l’Australie. Dans l’Hexagone, Aurélien Delecroix, entrepreneur corrézien, patron de GreenLeaf, lance le Syndicat Professionnel du Chanvre. Rapidement, le SPC croise la route d’Interchanvre. Cette interprofession, fondée en 2003, est l’héritière de la Fédération nationale des producteurs de chanvre (FNPC), dont la naissance remonte à 1932.

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Mais les relations entre SPC et Interchanvre sont difficiles. « A l’époque, en 2018, on a proposé au SPC d’entrer dans l’interprofession. On leur a proposé à deux reprises de venir assister à un conseil d’administration. Mais ils ont préféré se constituer en syndicat, regrette Nathalie Fichaux, la directrice d’Interchanvre. Je trouvais que c’était mieux de travailler ensemble que séparément. Au niveau de l’interprofession, on a toujours eu un esprit ouvert. » Une version contestée par le SPC, qui estime avoir fait le premier pas.

Principal point de friction ? Le CBD. Le SPC souhaite que la France monte la limite de 0,2 à 0,3 % de THC dans les variétés de chanvre cultivées en France. Notamment pour avoir accès à des variétés qui développent davantage de CBD. Une revendication accueillie froidement par l’interprofession. « On a tendance à être prudents sur le CBD. En 2019, les États-Unis cultivaient 54 000 hectares de chanvre, puis 18 000 hectares en 2020. En Suisse, quand le CBD a été autorisé, il y avait 500 magasins. Aujourd’hui il y en a 200. On est plus pour sécuriser le marché plutôt que détruire des entreprises », poursuit Mme Fichaux.

Ils souhaitent le « statu quo »

« L’honneur d’Interchanvre a été de faire perdurer la culture du chanvre en France, mais pour autant la donne est en train de changer. Ils sont légitimes sur la fibre et la graine du chanvre [utilisées dans l’industrie], mais n’ont pas de légitimité pour avoir une filière de CBD dynamique et concurrentielle à l’international », tacle Aurélien Delecroix, président du SPC.

Si Interchanvre se dit « prudent » sur la question du cannabidiol, c’est parce que l’organisation est historiquement tournée autour du chanvre industriel. « Grâce à notre travail, les villages olympiques de Paris 2024 seront construits en béton de chanvre. Un million de véhicules sont équipés en bioplastique de chanvre. On est des industriels, on n’est pas des petits producteurs dans leur coin », rappelle sa directrice.

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Mais, à l’heure du boom du CBD, les enjeux sont importants. Le marché est estimé à un milliard de livres (1,2 milliards d’euros) en 2025 au Royaume-Uni, un pays aussi peuplé et développé que la France. Et pour certains acteurs du CBD en France, Interchanvre souhaite « le statu quo », pour ne pas déstabiliser sa filière industrielle.

Pour peser dans la décision, les organisations consultent les décideurs politiques. Elles sont toutes les trois des « représentants d’intérêts ». Une appellation pudique, plus connue sous le nom anglophone de lobby. Elles sont d’ailleurs identifiées comme tels par la Haute autorité pour la vie publique (HATVP) qui répertorie les lobbies gravitant autour des responsables politiques français.

Profonde trahison

Ces frictions ne s’expliquent pas uniquement par des points de vue divergents sur le cannabidiol. Les relations humaines entrent aussi en jeu, notamment quand il s’agit de l’UIVEC. La naissance de ce troisième acteur s’est faite dans la douleur. « C’est toujours particulier quand on se quitte… C’est un peu comme une ancienne copine », exprime doucement Ludovic Rachou. Il était l’ancien trésorier du SPC pendant deux ans, avant de fonder l’UIVEC, début 2021.

Cette création est vue comme une profonde trahison parmi la centaine de membres du Syndicat professionnel du chanvre. Aujourd’hui encore, les relations entre les deux organisations sont glaciales. « Le SPC est un pionnier. Il a amené la question du CBD. Mais il rassemble des acteurs très variés : l’agriculteur, des entreprises de compléments alimentaires, des entreprises médicales. Ils étaient aussi sur la fleur, le textile. Quand vous êtes un gros acteur du complément alimentaire, vous voulez intervenir sur le complément alimentaire », justifie le fondateur de l’UIVEC. Son syndicat intervient donc uniquement sur les questions de CBD dans des produits finis (alimentaires, cosmétiques, alimentation animale).

Au SPC, on souligne aussi le nouveau public de Ludovic Rachou. « L’UIVEC s’adresse aux très gros acteurs par la barrière à l’entrée qu’il met. On ne défend pas les mêmes valeurs », estime Aurélien Delecroix. D’après le document de présentation de l’UIVEC, l’adhésion coûte 3000 euros pour un agriculteur, 5000 pour un industriel. « Nous c’est 900 euros », souffle M. Delecroix. De son côté, l’UIVEC met en avant le poids de ses adhérents : « 4,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 15 000 emplois en France ».

La fondation de ce nouveau syndicat patronal concerne également l’un des membres les plus influents d’Interchanvre. Franck Barbier est le président de l’interprofession… et cofondateur de l’UIVEC. Comment ? « Ce n’est pas Franck Barbier en son nom, nuance Nathalie Fichaux, patronne d’Interchanvre. C’est Planète Chanvre [l’entreprise dont M. Barbier est président] qui est adhérente de l’UIVEC. Nous sommes complémentaires. »

Les magasins de CBD « pas représentés »

Et le bout de la chaîne, dans tout ça ? Les presque 400 magasins de CBD en France ne se sentent « pas représentés » par ces trois grandes organisations. C’est l’avis de David*, le propriétaire de CBD’eau, un réseau de plus de 100 magasins en France. « On nous a contacté pour faire partie du SPC, mais on ne veut pas. On ne voit pas de mouvement de leur part pour nous représenter. Ils nous considèrent comme des « méchants » du secteur, car il y a eu des dérives de certains magasins qui n’ont pas respecté le taux de THC. »

Dernièrement, des initiatives de syndicat de magasins de CBD voient donc le jour. On peut citer le Collectif 420, porté par Max Andrieu, négociant en cannabidiol installé dans l’Hérault. L’Union du CBD est un autre projet, mené par David. « On a tenté de créer une association, avec 80 personnes dans un groupe WhatsApp, au printemps 2020. On avait contacté un avocat, mais ça n’a pas abouti à cause du Covid et de l’arrêt Kanavape en novembre« , rembobine le gérant.

Finalement, le CBD pourrait devenir un secteur économique comme un autre. Plusieurs organisations représenteront plusieurs intérêts, des profils différents. « C’est normal ! C’est dans l’ordre naturel des choses, reconnaît Aurélien Delecroix, le patron du SPC. Mais attention : la filière n’est pas encore structurée. » Avec bientôt un nouveau secteur : celui des magasins de cannabidiol. Et son propre syndicat ?

*David n’a pas souhaité voir apparaître son nom de famille.

Journaliste indépendant, je considère le cannabis comme une culture, une économie et un sujet de société à part entière, qui mérite qu'on s'y intéresse avec la plus grande rigueur journalistique.

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