Les usagers de cannabis, carburant de la politique du chiffre

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La sécurité est un thème central du débat public. Souvent détourné pour dresser un portrait inquiétant de la France, un pays miné par la délinquance et le laxisme du parti au pouvoir, le sujet est pourtant rarement regardé de près lorsqu’il s’agit d’évaluer la réelle efficacité des gardiens de la paix devenus forces de l’ordre. Un regard un peu plus profond sur les chiffres de la délinquance permet d’envisager que la logique de rentabilité détourne le système policier de son but originel, garantir la sécurité des citoyens, pour s’attarder plutôt sur des infractions mineures à haut potentiel de résolution, notamment la course au shiteux.

Les usagers de cannabis en première ligne

Selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, depuis 1990, les infractions pour simple usage de stupéfiant grimpent en flèche alors que celles liées au trafic de drogue stagnent. Le taux élevé d’interpellations concerne ainsi en priorité l’usage du cannabis (à 90%), un délit mineur sans victime ni plaignant, et sans incidence sur la résolution des enquêtes de trafic.

Le manque de moyens souvent décrié par les forces de l’ordre semble donc minime eu égard au temps passé à contrôler de simples usagers.

Par ailleurs, la répression de ces infractions n’est pas dissuasive, la France étant l’un des pays d’Europe où les gens consomment le plus de cannabis. Pourquoi alors s’attarder inutilement sur de telles infractions ?

La politique du chiffre

Comme l’explique dans un post daté du 6 octobre Bénédicte Desforges, ex-flic et auteure du livre « Flic : Chroniques de la police ordinaire », l’incohérence première du système policier consisterait à établir des objectifs chiffrés, la fameuse « politique du chiffre ».

Pour elle, la police est efficace quant elle apporte la sécurité, définie comme une absence de menaces, et donc impossible à chiffrer. Si, en revanche, l’efficacité de la police est calculée en termes de menaces éliminées, la solution réside dans la création artificielle de la menace à éliminer pour sembler plus performant. Ce serait donc cette logique perverse qui est derrière la persécution des usagers du cannabis. Ce type d’infraction est alors relevé par la police elle-même, et non constaté à la suite d’une plainte. Ces infractions sont ainsi élucidées sitôt relevées, boostant les taux d’élucidation et donnant une impression globale d’efficacité.

Bénédicte Desforges dévoile également que la hiérarchie policière est objectivée financièrement sur l’efficacité de leurs services. Chaque officier, commissaire et directeur est comptable du résultats de ses subordonnés. A cela s’ajoutent des considérations de réputation, de carrière et de rémunération.

Les primes de performance, appelées indemnités de responsabilité et de performance, sont importantes et pousseraient les services de police à booster leurs statistiques. Plus les interpellations sont nombreuses, plus les services sont statistiquement performants. Or, entre la dissolution d’un réseau de trafiquants qui prendra des mois, voire des années, et la dizaine d’interpellations quotidiennes pour usage du cannabis, le choix est vite fait en terme de rendement. Pour un commandant, la prime « de responsabilité » peut monter jusqu’à 9 912€ par an, pour un commissaire à 25000€ et pour un directeur de service à 58 104€. A cela s’ajoute une part variable qui peut s’élever jusqu’à 40% de la part fixe.

Ces primes, non négligeables, font partie d’une stratégie de management basée sur le rendement qui, pour Bénédicte Desforges, priverait de son sens l’activité policière et montrerait l’absence de stratégie de sécurité sur le long-terme.

En finir avec la politique du chiffre

En boostant les chiffres de la délinquance pour donner l’illusion de l’efficacité, le cas de la persécution des usagers du cannabis donne de la force à l’argumentaire sécuritaire, malgré une action policière complètement vaine en termes de dissuasion et de sécurité.

Une dépénalisation donnerait-elle alors l’impression d’une police inefficace ?

Mêmes les policiers reconnaissant la vacuité de ce système : Alexandre Langlois, gardien de la paix et secrétaire générale du syndicat Vigi (anciennement CGT-Police) a déclaré récemment à propos d’une affaire de trucage dans les Bouches du Rhône :  « La politique du chiffre tue le sens de notre métier (…) Pour obtenir leurs primes, des directeurs sont prêts à tout pour fournir les meilleurs tableaux statistiques, au détriment de la santé de nos collègues. ». Dans le même ton le syndicat Alliance affirme: « On a toujours dénoncé ce type de méthode. La course à l’échalote aboutit à un vrai malaise dans les services ».

Manuel Valls avait annoncé vouloir en finir avec « la course effrénée aux chiffres » en se concentrant plutôt sur un indice de satisfaction citoyenne donnant la priorité aux infractions constatées faisant l’objet de plainte et suivies d’une enquête. Cependant, peu de choses ont été faites. Dans un entretien au Monde, en février dernier, Gérard Collomb avait promis la fin de la politique du chiffre dans les services de police mais l’annonce de son départ laisse la question en suspens. Son successeur osera-t-il s’attaquer à cet épineux dossier ?

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