GW Pharmaceuticals est l’entreprise qui a légitimé le cannabis médical aux yeux des grandes autorités réglementaires mondiales. Fondée en 1998 à Cambridge par deux médecins britanniques, elle est à l’origine des deux seuls médicaments dérivés du cannabis à avoir obtenu une approbation réglementaire complète , d’abord en Europe, puis auprès de la FDA américaine. Son histoire est celle d’une conviction scientifique tenue sur plus de vingt ans, contre vents et marées, jusqu’à une acquisition à 7,2 milliards de dollars.
Geoffrey Guy est médecin et pharmacologue britannique, né en 1954. Dans les années 1980, il travaille pour les Laboratoires Pierre Fabre en France, où il se spécialise dans les médicaments d’origine botanique. C’est là qu’il commence à s’interroger sur le potentiel thérapeutique du cannabis : une plante avec des milliers d’années d’usage médical documenté, abandonnée par la médecine moderne pour des raisons politiques plus que
scientifiques.
En 1998, il lit un ouvrage d’une infirmière américaine, Mary Lynn Mathre, plaidant pour l’usage médical du cannabis. Pour Guy, c’est une confirmation. Il contacte Brian Whittle, autre médecin entrepreneur du secteur biotech britannique, et les deux hommes se rendent directement au Home Office , l’équivalent britannique de la DEA , pour présenter leur projet. Guy avertit les fonctionnaires qu’il aura besoin de cultiver « des tonnes et des tonnes » de cannabis, pas quelques plants. Intrigués, les officiels leur demandent un plan de développement complet. Cinq mois de travail juridique plus tard, GW Pharmaceuticals est fondée avec les licences nécessaires.
Dès 1998, GW obtient sa licence de culture du Home Office et de la MHRA. Les premières plantes poussent dans une serre climatisée secrète dans le sud de l’Angleterre. La même année, GW conclut un accord exclusif avec HortaPharm B.V., société néerlandaise de recherche cannabinoïde fondée par l’Américain David Watson (alias « Skunkman Sam »), qui lui cède l’accès à l’intégralité de sa collection variétale , des dizaines de génétiques sélectionnées pour leurs profils cannabinoïdes précis.
Les essais cliniques débutent dès 1999. Guy et Whittle font un pari scientifique à contre-courant : toute la recherche mondiale se concentre sur le THC, mais eux s’intéressent aux ratios THC/CBD. En étudiant les médicaments à base de cannabis des XIXe et XXe siècles, Guy constate qu’ils contenaient environ 50% de CBD et 50% de THC. Cette intuition historique oriente toute la R&D de GW. Un chercheur présent à une conférence à New York en 1998 affirmait que le CBD était un composant inerte du cannabis , Guy est convaincu du contraire.
Le premier produit de GW, le Sativex, est un spray buccal dosant THC et CBD à parts à peu près égales. Il est développé pour traiter la spasticité liée à la sclérose en plaques. En juin 2010, le Sativex devient le premier médicament dérivé du cannabis à obtenir une autorisation de mise sur le marché au Royaume-Uni , la première approbation réglementaire complète d’un médicament cannabis dans le monde depuis les années 1930.
Il sera ensuite approuvé dans une vingtaine de pays européens : Espagne, Allemagne, Danemark, République tchèque, Suède… En 2011, GW cède à Novartis (Suisse) les droits de commercialisation en Asie, Afrique et Moyen-Orient. Au Canada, le Sativex est approuvé pour les douleurs neuropathiques et la spasticité liée à la sclérose en plaques, ainsi que pour certaines douleurs cancéreuses. En France, le taux de remboursement proposé ne convenait pas à GW Pharmaceuticals, le Sativex n’a donc jamais été commercialisé.
GW entre en bourse sur l’AIM londonien en 2001, avec des actions à 1,82 £. Le titre reste stable pendant une décennie malgré les succès cliniques. C’est le transfert vers le NASDAQ en 2013 , et l’engouement américain pour les biotechs , qui transforme la trajectoire boursière de l’entreprise. GW se délistera de l’AIM en 2016 pour ne conserver que la cotation américaine.
Le second grand pari de GW concerne le CBD pur pour traiter des formes sévères d’épilepsie infantile , le syndrome de Dravet et le syndrome de Lennox-Gastaut, deux pathologies résistant à tous les traitements existants.
Les essais cliniques de phase 3 débutent en 2015. En août de la même année, la FDA accorde à l’Epidiolex le statut Fast Track. En juin 2018, l’Epidiolex devient le premier médicament dérivé du cannabis à obtenir l’approbation de la FDA , une validation historique qui consacre le cannabis médical comme « science sérieuse » selon les mots du PDG Justin Gover. L’Union européenne approuve l’Epidiolex en 2019 sous le nom Epidyolex.
Le lancement commercial aux États-Unis en novembre 2018 propulse les revenus de GW de 15 millions de dollars en 2018 à 312 millions en 2019. Les données cliniques montrent que 47% des patients traités constatent une réduction d’au moins 50% de leurs crises après 12 semaines.
En France, l’Epidiolex n’est disponible que sous Autorisation Temporaire d’Utilisation (ATU). En 2019, les deux médicaments de GW entrent dans le National Health Service britannique.
En janvier 2021, Jazz Pharmaceuticals, groupe irlandais, annonce l’acquisition de GW Pharmaceuticals pour 7,2 milliards de dollars , la plus grande acquisition jamais réalisée dans le secteur du cannabis médical. L’opération est finalisée en mai 2021. Geoffrey Guy, qui avait démarré l’entreprise avec son carnet de chèques personnel et une licence du Home Office, quitte la présidence.
GW Pharmaceuticals est aujourd’hui une filiale de Jazz Pharmaceuticals, qui continue de développer et commercialiser Sativex et Epidiolex dans le monde entier. L’entreprise a investi plus de 1,3 milliard de livres sterling en R&D sur l’ensemble de son existence indépendante, et produit environ 100 tonnes de cannabis médical par an.
Sans GW Pharmaceuticals , et sans Geoffrey Guy , il n’y aurait probablement pas eu de révolution CBD mondiale : c’est la recherche de GW qui a démontré, pour la première fois dans un cadre réglementaire rigoureux, que le CBD n’était pas un composant inerte du cannabis, mais une molécule thérapeutique à part entière.
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