Sécheresse : le chanvre pourrait-il devenir la nouvelle carte des agriculteurs français ?
Face à la multiplication des épisodes de sécheresse, le chanvre agricole apparaît comme une piste de diversification pour les agriculteurs français. Peu gourmand en eau, adapté aux rotations et doté de débouchés dans le bâtiment, l’alimentaire ou l’industrie, il fait actuellement l’objet de plusieurs expérimentations, de la Bretagne à la Gironde en passant par la Charente-Maritime.
Alors que les cultures céréalières subissent fortement les épisodes de sécheresse estivale, certaines parcelles de chanvre affichent encore des plants verts à la fin de l’été. En Bretagne, le réseau d’agriculteurs accompagné par Terrachanvre, dans le Morbihan, s’apprête ainsi à récolter ses parcelles sans avoir eu recours à l’irrigation.
« On a semé début mai, au moment où les terres se réchauffent. Le chanvre cale sa maturité sur la longueur du jour et fait ses fleurs après le solstice d’été », explique Hervé Derrien, fondateur de Terrachanvre, cité par Ouest-France.
La récolte doit intervenir à la mi-septembre, comme les années précédentes. Malgré une sécheresse marquée, les agriculteurs n’ont pas constaté l’impact attendu sur la plante. Le manque d’eau semble surtout avoir affecté la production de graines.
« On va récolter mi-septembre comme tous les ans. On s’attendait à un effet sécheresse, sans irrigation, mais non, si ce n’est qu’il y a moins de graines. Les têtes sont vertes. Il faut de l’eau uniquement au moment de semer. »
Des essais pour mesurer le potentiel du chanvre
Cette résistance ne signifie toutefois pas que la plante peut être cultivée sans eau dans toutes les situations. La phase d’implantation reste déterminante, et les performances peuvent dépendre des sols, de la date de semis et des conditions locales. La question est justement étudiée dans plusieurs territoires confrontés à des étés plus secs.
En Gironde, 17 agriculteurs ont implanté 34 hectares de chanvre en 2026 dans le cadre d’une expérimentation menée par la Chambre d’Agriculture de la Gironde et l’Association Chanvre du Libournais. Les parcelles permettent de comparer différentes méthodes : semis en surface ou enterré, irrigation ou non, et plusieurs périodes d’implantation.
Les premières observations réalisées pendant la campagne sont encourageantes. Malgré des conditions sèches, le chanvre semble avoir relativement bien résisté au manque d’eau. Le véritable bilan devra cependant intégrer les rendements obtenus, qui permettront de déterminer si cette résistance se traduit aussi par une production économiquement intéressante.
Le même raisonnement est à l’œuvre dans le bassin de la Boutonne, en Charente-Maritime. Quatre agriculteurs ont participé en 2026 à une expérimentation portant sur 16 hectares. L’objectif est notamment de définir un itinéraire technique adapté à un territoire où la disponibilité de l’eau constitue un enjeu majeur.
Moins d’eau, moins d’intrants
L’intérêt du chanvre ne repose pas uniquement sur sa capacité à traverser des périodes sèches. Son système racinaire profond lui permet d’explorer les réserves en eau du sol, tandis que sa croissance rapide limite naturellement la concurrence des adventices.
En Normandie, l’agriculteur Damien Odienne résume ainsi son expérience : « Le chanvre résiste bien à la sécheresse ». Il souligne également que « la plante étouffe les mauvaises herbes. »
D’autres agriculteurs mettent en avant le faible recours aux produits phytosanitaires et aux fertilisants. Ludovic Rivière, producteur dans l’Eure, considère ainsi la culture comme une manière de réduire l’exposition de son exploitation aux aléas climatiques.
« Comme en bio, en conventionnel, nous devons nous adapter. La population mondiale augmente, il faudra la nourrir et trouver des solutions. Or, le chanvre n’a pas besoin de produits phytosanitaires et demande très peu d’eau. »
Pour autant, la culture n’est pas sans contraintes. Le semis demande de la précision, les semences représentent un coût et les équipements classiques ne sont pas toujours adaptés à une plante dont les tiges peuvent atteindre plusieurs mètres.
Une filière qui doit encore se structurer
Le développement du chanvre industriel dépend donc autant de ses qualités agronomiques que de la capacité à organiser sa transformation et sa commercialisation.
En Bretagne, Terrachanvre prépare justement une nouvelle unité de transformation annoncée comme un projet de 5 millions d’euros. En Charente-Maritime, une unité de défibrage doit également voir le jour à Saint-Julien-de-l’Escap, avec un investissement annoncé de 7,6 millions d’euros.
Dans le bassin de la Boutonne, cette usine devra traiter environ 2 000 tonnes de chanvre par an, correspondant à quelque 400 hectares de production. Mais atteindre ce volume suppose aussi de convaincre les agriculteurs, notamment sur le prix d’achat et les rendements.
Le précédent existe : certaines expériences passées ont montré que la résistance agronomique ne suffisait pas à garantir la rentabilité. La récolte constitue notamment un point sensible, faute d’un parc de machines suffisamment développé.
La rotation représente également une contrainte. En Gironde, les acteurs de la filière indiquent que le chanvre ne peut revenir sur une même parcelle que tous les cinq à six ans. Il faut donc l’intégrer dans une stratégie globale de rotation avec les céréales et les autres cultures.
Des débouchés au-delà de l’agriculture
L’autre argument en faveur du chanvre réside dans la diversité de ses usages. Fibres et chènevotte peuvent être utilisées dans les matériaux de construction, notamment pour l’isolation. Les graines trouvent des débouchés dans l’alimentation et peuvent servir à produire de l’huile. La fibre intéresse également certaines industries, notamment pour fabriquer des matériaux composites destinés à l’automobile.
Cette diversité est importante pour une filière qui cherche à se développer localement : produire davantage ne suffit pas, encore faut-il disposer d’outils de transformation proches des exploitations.
Le chanvre présente par ailleurs un intérêt potentiel sur le plan climatique. Sa croissance rapide lui permet de capter du CO2 atmosphérique et d’en stocker une partie dans la biomasse. Lorsque les fibres sont ensuite intégrées à des matériaux durables, une partie de ce carbone peut rester immobilisée pendant leur durée d’utilisation.
Il serait néanmoins excessif d’en faire une solution unique au changement climatique. Les bénéfices dépendent des pratiques agricoles, des rendements, du transport et surtout de la manière dont la biomasse est transformée et utilisée.
Une piste parmi les adaptations au changement climatique
En France, le chanvre reste une culture minoritaire, mais les initiatives se multiplient dans des régions où l’accès à l’eau devient plus incertain. Bretagne, Gironde, Normandie ou Charente-Maritime expérimentent chacune, à leur échelle, les conditions nécessaires à son développement.
Son intérêt tient moins à une promesse de remplacement massif des cultures existantes qu’à sa capacité à diversifier les assolements avec une plante relativement sobre en eau et disposant de plusieurs marchés.
Dans un contexte où les agriculteurs doivent composer avec des sécheresses plus fréquentes, la question devient donc moins de trouver une culture miracle que d’identifier celles capables de maintenir une production avec moins de ressources. Le chanvre fait désormais partie des options testées sur le terrain. Reste à démontrer, parcelle après parcelle, que sa résistance au climat peut aussi se transformer en modèle agricole viable.
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