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Le coût caché de la guerre au cannabis : ce que l’État français ne peut plus faire ailleurs

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Coût de la guerre à la drogue

Edito. « On n’est pas en capacité de traiter tous les dossiers. »

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La phrase n’est pas d’un militant, mais d’une policière spécialisée dans les violences faites aux mineurs, interrogée début juin 2026 après la mort de Lyhanna, cette collégienne de 11 ans enlevée et tuée dans le Gers. On a appris depuis qu’une plainte pour viol sur mineure avait été déposée contre le principal suspect en août 2025, sans qu’il soit auditionné. L’un des neuf signalements le concernant. Un drame singulier, qui ne saurait être réduit à une statistique. Mais aussi le symptôme d’un mal plus large : un appareil de sécurité et de justice débordé, contraint de choisir les dossiers qu’il traite et ceux qu’il laisse s’éteindre.

Or, au même moment, ce même appareil trouve les moyens de déployer 50 000 policiers et gendarmes pour saisir, en 6 mois, moins de 40 kilos de cocaïne. C’est le bilan des opérations « place nette » menées entre septembre 2023 et avril 2024, tel que l’a établi la commission d’enquête sénatoriale sur l’impact du narcotrafic. Une démonstration de force spectaculaire, pour un rendement que les sénateurs eux-mêmes jugent pour le moins limité.

Derrière l’image de fermeté, une question s’impose : à quoi sert tout cet effort, et surtout, qu’est-ce qu’il nous empêche de faire par ailleurs ?

Un diagnostic partagé, des conclusions opposées

Deux travaux que tout oppose politiquement se rejoignent sur le constat.

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En 2020, le think tank progressiste Terra Nova publiait un rapport signé du chercheur Mathieu Zagrodzki, fondé sur des entretiens avec policiers, magistrats et professionnels du soin. Sa conclusion : la politique répressive échoue, épuise les forces de l’ordre et plaide pour une légalisation encadrée.

En mai 2024, la commission d’enquête du Sénat, par la voix des sénateurs Jérôme Durain et Étienne Blanc, publiait à son tour un rapport de plus de 600 pages. Son orientation est tout autre : il prône un durcissement de l’arsenal répressif, un parquet national spécialisé, et n’envisage à aucun moment la légalisation. Il propose même de relever le montant de l’amende forfaitaire pour usage, ce qu’est en train de tenter la majorité présidentielle au sein de son projet de loi RIPOST.

Et pourtant, sur l’efficacité de l’approche actuelle, les deux textes disent la même chose : les opérations coup-de-poing ne démantèlent pas les réseaux, les points de deal se reconstituent ailleurs, et la consommation ne recule pas. Quand deux camps adverses tombent d’accord sur le diagnostic, c’est généralement qu’il est solide.

Le constat chiffré : un effort colossal pour un effet nul

Les faits, d’abord. Malgré l’une des législations les plus répressives d’Europe, la France reste en tête de l’Union pour la consommation de cannabis chez les jeunes adultes. Côté répression, le rapport sénatorial le reconnaît sans détour : le nombre d’infractions constatées pour usage de cannabis est passé de 80 000 en 2000 à 210 000 en 2021, montrant avant tout une hausse de l’activité policière dédiée à la chasse aux consommateurs. L’amende forfaitaire instaurée en 2019, présentée à l’époque comme une solution miracle, « n’a entravé ni la consommation ni le trafic », écrivent les sénateurs.

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Le détail des opérations « place nette » est édifiant. Sur 473 opérations menées en six mois, les saisies se concentrent quasi exclusivement sur le cannabis et restent dérisoires pour la cocaïne. Le rendement judiciaire est tout aussi faible : sur la période harmonisée disponible, à peine 341 personnes déférées pour 1 443 interpellées, soit environ 23%. Pour des opérations censées viser des cibles pré-identifiées ou des flagrants délits, c’est un aveu d’inefficacité. Les sénateurs notent d’ailleurs que l’ancienne stratégie de « pilonnage » faisait nettement mieux en 2023 : 425 kilos de cocaïne, plus de 1 200 armes et 13,7 millions d’euros d’avoirs saisis.

Quant au coût en temps humain, aucune statistique officielle du ministère de l’Intérieur ne le mesure, un angle mort que Terra Nova soulignait déjà en 2020. Faute de données, le think tank avait tenté sa propre estimation, pour les seules affaires d’usage simple : environ 100 000 interpellations par an, deux heures de procédure mobilisant une patrouille de trois agents, soit quelque 600 000 heures annuelles. L’équivalent de 373 postes de policiers à temps plein. Pour le seul usage. Sans compter le temps des officiers de police judiciaire ni l’embolie des tribunaux, où les affaires de stupéfiants représentent une part massive du contentieux.

L’angle mort : aucune dimension sanitaire

Toute cette énergie poursuit un objectif officiel de santé publique. Or c’est précisément ce que la répression ne produit pas. L’amende forfaitaire est une réponse purement policière : elle sanctionne sans orienter, sans contrôle de la qualité des produits, sans aucun pont vers les structures de soin. Elle risque même, comme le notait Terra Nova et comme le dénonce nombre d’associations, d’éloigner du soin les personnes qui en auraient besoin.

Autrement dit, la France dépense des ressources considérables pour une politique qui ne réduit ni le trafic, ni la consommation, ni les risques sanitaires. Trois échecs pour un même budget.

Le vrai sujet : le choix des priorités

C’est ici que l’argument devient politique, et que le rapport sénatorial tend lui-même la perche.

En décrivant les opérations « place nette », la commission rappelle que les forces de sécurité doivent en permanence arbitrer entre des priorités concurrentes. Et elle les nomme : « lutte contre les violences intrafamiliales, lutte contre les violences sexuelles et sexistes, sécurité du quotidien ». Elle ajoute, sans ambiguïté, que les effectifs mobilisés sur ces opérations « ne peuvent par définition pas l’être sur d’autres missions, qui peuvent être tout aussi prioritaires ».

Mettons cette phrase en regard d’un autre chiffre. Pour l’ensemble des violences sexuelles, le taux de classement sans suite dépasse les deux tiers des procédures. Pour les viols spécifiquement, une étude de l’Institut des politiques publiques portant sur 2012-2021 avance un taux de classement de 94%, un chiffre dont l’ampleur est discutée par certains magistrats, faute de statistiques pleinement consolidées, mais qui pointe un dysfonctionnement reconnu de tous. Côté enfance, les mises en cause pour viol ou agression sexuelle sur mineur ont bondi de 56% depuis 2020 selon Infostat Justice, mais seules quatre personnes mises en cause sur dix sont effectivement renvoyées devant un tribunal.

Derrière ces pourcentages, il y a la phrase de la policière du Gers : « On n’est pas en capacité de traiter tous les dossiers. » Ce n’est pas un aveu d’incompétence, c’est un constat de capacité. On ne traite pas tout parce qu’on ne peut pas tout traiter et l’on traite donc en priorité ce que l’on a décidé de prioriser. La hausse vertigineuse des plaintes pour violences sur mineurs se heurte à des effectifs qui, eux, ne suivent pas. Pendant ce temps, l’État conserve la capacité d’aligner cinquante mille agents sur des opérations dont il connaît le faible rendement.

La question s’impose alors d’elle-même. Un État qui peut déployer 50 000 agents pour saisir 40 kilos de cocaïne fait, ce faisant, un choix. Et ce choix se paie ailleurs : dans un appareil policier et judiciaire congestionné, qui peine à instruire les violences les plus graves.

Il serait évidemment faux d’affirmer que le policier libéré d’une procédure cannabis irait mécaniquement enquêter sur une agression sexuelle : ce ne sont pas les mêmes services, ni les mêmes compétences. Et le classement sans suite des viols ou des attouchements sur enfants tient aussi à des obstacles de preuve ou à la définition pénale du consentement, que davantage d’heures d’enquête ne résoudraient pas à elles seules.

Le raisonnement n’est donc pas un transfert poste pour poste, mais une logique systémique et budgétaire. Un système de sécurité et de justice dispose de moyens finis. Plus il en consacre à une activité au rendement prouvé comme faible, moins il lui en reste, en effectifs, en heures d’audience, en budget, pour les missions où la société attend le plus de lui.

L’allocation de ces moyens n’est pas une fatalité : c’est une décision politique.

Sortir de l’impasse

La légalisation encadrée n’est pas une solution miracle. Les marchés parallèles subsisteront, comme pour le tabac. Mais elle permettrait de tarir une large part des trafics, de récupérer du temps policier et judiciaire, de contrôler la qualité des produits et de financer une véritable politique de prévention par la fiscalité. Surtout, elle libérerait des ressources pour les priorités que la société place, à juste titre, au-dessus de la traque du fumeur de joint.

Finalement, combien de temps une démocratie peut-elle s’offrir le luxe de mobiliser ses moyens les plus rares sur une politique dont l’inefficacité fait désormais consensus, pendant que des plaintes pour les violences les plus intolérables s’éteignent faute de capacité à les traiter ?

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Aurélien a créé Newsweed en 2015. Particulièrement intéressé par les régulations internationales et les différents marchés du cannabis, il a également une connaissance extensive de la plante et de ses utilisations.

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