L’effet d’entourage : mythe ou réalité ?
Il existe d’innombrables variétés de cannabis aux effets différents. Elles développent pourtant toutes le même principe actif : le THC. Outre le THC, la plante de Cannabis Sativa L. possède une multitude de composants chimiques dont 480 ont été jusqu’ici identifiés. Si les cannabinoïdes ont sans doute les effets physiologiques les plus importants, les terpènes responsables notamment du goût de la weed et les flavonoïdes responsables de la couleur de la plante posséderaient également des effets neurochimiques.
On sait peu de choses sur l’action de l’ensemble de ces composants sur le corps. Ils sont toutefois réputés avoir le potentiel d’accompagner les effets du THC en créant une forme de synergie, ce qu’on appelle l’effet d’entourage. Celui-ci attesterait, par exemple, de la différence d’effets entre les extraits de plante entière et les cannabinoïdes purs, isolés.
Qu’est-ce que l’effet d’entourage ?
Lorsqu’on consomme du cannabis, notre corps absorbe des centaines de composés. Chacun arrive avec des effets et des avantages uniques, et leur comportement peut changer en présence d’autres composés. C’est le principe de l’effet d’entourage, où 1+1 peut potentiellement faire 3.
Par exemple, dans une étude de 2010, des patients atteints de douleur cancéreuse ont reçu soit un extrait de THC pur soit un extrait contenant des niveaux presque égaux de THC et de CBD. Les patients ayant reçu le combo THC / CBD ont déclaré avoir moins de douleur. A l’inverse, l’effet d’entourage expliquerait pourquoi le CBD seul n’est pas forcément le plus efficace.
Mais le cannabis est bien plus que du THC et du CBD. Il produit également d’autres cannabinoïdes comme le CBN, le CBC ou le CBG et des dizaines d’autres, ainsi que des terpènes. Les synergies possibles sont démultipliées par le nombre de composés. Malheureusement, très peu d’études explorent ces synergies chez l’homme.
Réalité scientifique ou stratégie commerciale ?
Chris Emerson, chimiste et co-fondateur de la compagnie qui a crée le Level Blends, un vaporisateur, estime que l’effet d’entourage peut être décrit comme « la somme de toutes les parts qui mènent au pouvoir ou à la magie du cannabis ». Il pense qu’il est possible de modifier les ratios de terpènes et cannabinoïdes des e-liquides pour obtenir un effet spécifique et éventuellement être en mesure de créer des produits personnalisés pour les besoins du consommateur ou du patient.
C’est également tous le sens de la culture du breeding dans laquelle les moindres aspects génétiques de la plante sont mesurés et manipulés pour produire différents effets.
Pour Margaret Haney, une neurobiologiste spécialisée dans la recherche sur le cannabis à l’Université de Columbia, ces allégations ne sont qu’une stratégie marketing à but commercial. Elle ne nie pas en bloc l’existence de l’effet d’entourage mais souligne le manque de données : « le public non initié a vraiment accroché avec cette idée d’effet d’entourage mais on manque de données ».
Les arguments pour
Les cannabinoïdes autres que le THC, comme le CBD, ont une action neurochimique différente. Est-ce que ces effets sont capables d’altérer l’action du THC au point de produire une différence signifiante entre l’administration d’extraits de plante entière et de THC isolé ? C’est la question que pose le concept d’effet d’entourage. Certains pensent que oui, et que le CBD notamment a le pouvoir de mitiger les effets néfastes du THC en bloquant certains récepteurs dans le cerveau.
Le psychopharmacologue Ethan Russo, qui étudie depuis longtemps les composés du cannabis et leurs effets sur le corps, a travaillé avec GW Pharmaceuticals, les créateurs du Sativex, un médicament au cannabis contre la sclérose en plaques contenant un ratio égal de THC et CBD. Il explique que 10 milligrammes de THC peut causer des psychoses ou des symptômes psychotiques chez à peu près 40% de personnes. Avec le Sativex en revanche, à 48 milligrammes de THC et quasiment autant de CBD, seul 4 patients sur 250 ont eut des effets psychotiques indésirables. » Selon lui, c’est « une démonstration très importante de cet effet de synergie ».
L’effet d’entourage a également connu un regain d’attention en 2011 quand Russo a publié un article dans le British Journal of Pharmacology dans lequel il revoyait toutes les potentielles interactions entre le THC et les différents cannabinoïdes et terpènes. Il cite par exemple une étude qui suggère que l’alphapinene, un terpène qui donne un arôme de pin à la weed, aurait le potentiel de préserver l’acetylcholine, une molécule impliquée dans la formation de la mémoire. Ce terpène pourrait donc contrebalancer les effets néfastes du THC sur la mémoire immédiate.
Plus récemment, une étude publiée en 2023 a apporté un éclairage supplémentaire : des chercheurs ont montré que les terpènes renforcent directement la capacité du THC à interagir avec les récepteurs endocannabinoïdes, un mécanisme d’action jusque-là supposé mais difficile à démontrer in vitro. Cette découverte donne une base biochimique plus solide à l’effet d’entourage au-delà des observations cliniques.
D’autres interactions sont détaillés, comme :
- Une combinaison de CBD et de terpène caryophyllène qui peut être bénéfique dans le traitement de la dépendance
- Le CBD et le terpène limonène pourraient travailler ensemble pour soulager l’anxiété
- Le THC et le cannabinoïde CBN peuvent potentiellement produire des effets sédatifs améliorés
Egalement, une équipe de chercheurs brésiliens a conduit une méta-analyse des études effectuées entre 2013 et 2017 sur les effets thérapeutiques du CBD dans le traitement de l’épilepsie. Publiée dans le journal Frontiers In Neurology l’étude a notamment distingué les patients administrés avec du CBD pur de ceux administrés avec un extrait de plante contenant d’autres composants naturels du cannabis. Chez ces derniers, l’effet médical du cannabis semble être maximisé puisque 71% d’entre eux ont noté des améliorations contre 36% chez ceux ayant pris du CBD pur. L’étude en conclut que « les extraits de cannabis riches en CBD semblent avoir un meilleur profil thérapeutique que le CBD isolé » et que « cette différence est surement due aux effets synergiques du CBD avec d’autres phytocomposants ».
Ces interactions documentées peuvent être résumées ainsi :
| Composé A | Composé B | Synergie documentée |
|---|---|---|
| THC | CBD | Réduction des effets psychotiques du THC ; analgésie renforcée |
| CBD | Limonène | Réduction de l’anxiété |
| CBD | Caryophyllène | Potentiel dans le traitement des dépendances |
| THC | CBN | Effets sédatifs amplifiés |
| THC | Alpha-pinène | Contrebalance les effets du THC sur la mémoire immédiate |
| THC | Myrcène | Accélération du passage de la barrière hémato-encéphalique |
| CBD | Flavonoïdes | Effets anti-inflammatoires et antioxydants renforcés |
Les arguments contre
Dans les années 80, un médicament à base de THC synthétique, le Marinol, a été introduit pour stimuler l’appétit des patients sous chimiothérapie. Pourtant, malgré sa disponibilité, de nombreux patients ont préféré consommer la plante de cannabis plutôt que le médicament. Haney de l’Université de Colombia a donc conduit une étude sur le sujet et a conclu à une différence insignifiante entre les deux produits. Elle considère que le médicament est efficace et n’a pas les effets secondaires qu’on lui impute en général qui sont le fait, selon elle, d’un effet placebo psychologique.
Les chercheurs soulignent qu’il faudrait prouver l’existence de cette synergie par des essais cliniques contrôlés. A ce jour aucune étude clinique en double aveugle précisément ciblée sur l’effet d’entourage n’a été conduite. Avec des placebos et dans un environnement sous contrôle, les chercheurs pourraient vérifier s’il existe une différence d’effets significative entre les terpènes et les placebos. Malgré le manque de données scientifiques, l’idée a fait son chemin dans l’industrie où l’on propose déjà aux consommateurs différents ratios de cannabinoïdes et de terpènes pour des effets désignés.
Russo admet que la littérature scientifique fait défaut sur le sujet mais il croit personnellement en l’effet d’entourage: « Avons-nous besoin de meilleures études pour prouver le concept ? La réponse est oui. J’y crois parce que je connais depuis 40 ans les différences entre les différents cannabis. Ils sentent différemment. Ils ont un goût différent. Ils ont des effets différents ».
Raphaël, Mechoulam, le chercheur qui a découvert le THC et le CBD, a également déclaré qu’il pensait que les vertus thérapeutiques de la plante entière étaient plus importantes que celles de ses composants isolés.
L’effet d’entourage dans la pratique : plante entière vs isolat
Le débat sur l’effet d’entourage a des implications très concrètes pour les consommateurs et les patients, notamment dans l’univers du CBD.
Isolat de CBD : CBD pur extrait et cristallisé, sans autres cannabinoïdes ni terpènes. Efficace à dose précise, reproductible, sans aucun risque de THC résiduel. Si l’effet d’entourage est réel, c’est la forme qui en bénéficie le moins.
Broad-spectrum : extrait contenant CBD, terpènes et autres cannabinoïdes mineurs (CBG, CBN, CBC…) mais avec le THC éliminé par process. Bénéficie potentiellement de synergies entre ces composés, sans les effets psychoactifs du THC.
Full-spectrum : extrait de plante entière conservant tous les cannabinoïdes — dont une trace légale de THC (≤0,3% en France) — ainsi que les terpènes et flavonoïdes. Théoriquement le format le plus susceptible de bénéficier de l’effet d’entourage dans son ensemble.
C’est précisément ce que la méta-analyse brésilienne publiée dans Frontiers in Neurology a suggéré dans le domaine de l’épilepsie : 71% d’amélioration avec un extrait full-spectrum contre 36% avec du CBD isolé. Une différence qui, si elle se confirme dans d’autres contextes, plaiderait fortement pour la préférence des extraits de plante entière en usage thérapeutique.
La même logique s’applique au cannabis récréatif : un concentré riche en terpènes comme un rosin ou une live resin produit généralement une expérience sensorielle et pharmacologique plus nuancée qu’un distillat de THC pur — ce que les consommateurs expérimentés décrivent souvent sans nécessairement nommer l’effet d’entourage.
Certains aliments riches en terpènes communs avec le cannabis — comme la mangue (myrcène) ou le brocoli (bêta-caryophyllène) — peuvent d’ailleurs moduler les effets du cannabis via ce même principe de synergie moléculaire.


